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D’APRÈS L’OUVRAGE HOMMES. FEMMES. LA CONSTRUCTION DE LA DIFFÉRENCE, EDS DU POMMIER ET CITÉ DES SCIENCES ET DE L’INDUSTRIE, 2005

Construction d’un autre modele du rapport des sexes. Peut-on le fonder sur l’absence de hlerarchie ? par Françoise Héritier

lundi 27 août 2018, par philzard

Dans le premier chapitre, j’ai brossé le scénario de la mise en place, dès l’origine de notre espèce, d’un modèle de représentation du rapport des sexes, dont je prétends qu’il n’a eu aucun concurrent dans l’histoire de l’humanité, et qu’il est toujours de mise et aisément reconnaissable dans les sociétés humaines, y compris dans celles, occidentales et développées, où la marche des femmes vers l’égalité est la plus spectaculairement engagée. J’appelle cette construction idéologique, d’une redoutable efficacité, le " modele archaïque dominant". Peut-on s’en défaire et comment ?

C’est un modèle simple (bien qu’il soit difficile d’en dénouer tous les fils), solidement agencé et aisément reproductible. Le dressage différentiel allant dans le sens de la hiérarchie a lieu dès la naissance, et on le repère tant dans les actes que dans les stéréotypes mentaux. On sait aussi avec quelle obstination une certaine science neurologique cherche toujours à légitimer la hiérarchie en la traquant désormais dans les arcanes cérébraux.

Le postulat de base du modèle archaïque dominant

Le postulat de base de ce modèle consiste à affirmer qu’il s’agit d’une différence naturelle qui présiderait à des destins tracés d’avance par des exigences purement organiques. La traduction des exigences symboliques (la nécessité de donner du sens au réel observé, telle qu’elle a été envisagée dans le premier chapitre) dans ce langage oppose un homme mû exclusivement par la pulsion sexuelle à une femme mue par la pulsion de maternité. Ces deux caractères entraîneraient de façon tout aussi naturellement fondée des visions différentes du temps propulsée vers l’avenir et créatrice pour l’homme, circulaire et refermée sur le contenu de son utérus pour la femme. Dans la même foulée, inquiétude et créativité masculines tiennent à la présence chez l’homme d’une angoisse de mort dont la femme, donneuse de vie et satisfaite de sa progéniture, serait dépourvue. I’utilise ici volontairement le singulier (l’homme, la femme), porteur de cette essence naturalisée que le modèle archaïque véhicule et que l’on retrouve toujours de façon plus ou moins insidieuse dans les jugements, comportements et actes individuels et collectifs repérables dans le monde contemporain. C’est la prégnance de cette vision naturaliste qui explique la recherche, dans le corps et le fonctionnement cérébral, d’un soubassement qui légitimerait la suprématie d’un genre sur l’autre.

Les conditions d’observation ne sont plus les mêmes

Il est difficile de changer le modèle, mais cela n’est pas impossible. Une raison objective permet de le postuler : cette construction mentale s’est construite en fonction des connaissances et des moyens d’observation des humains des origines. Ces conditions ont changé depuis peu — quelques siècles. Nous ne dépendons plus des données immédiates des sens. Nous avons accès, par le microscope, à l’intime des corps. Depuis la fin du XVIIIe siècle, nous connaissons l’existence des gamètes et, depuis le XXe siècle, le double apport chromosomique ; nous savons donc que l’enfant n’est ni le fait exclusif du père, ni le don d’une puissance surnaturelle. Cependant, le savoir rationnel et scientifique n’entraîne pas automatiquement à lui seul un retournement complet du regard, même s’il devient difficile de s’abriter derrière l’argument de l’existence de faits de nature telle que la hiérarchie y serait spontanément incluse.

Sur ce fond qu’est le changement des conditions d’appréhension du réel, nécessaire mais non suffisant, doivent se greffer la prise de conscience, individuelle et collective, des luttes au quotidien, des actes de combat politique, et une vigilance éducative qui est peut-être la condition la plus difficile à tenir.

Le rôle des acquis institutionnels et de la loi

Quelques-unes de ces actions essentielles ont vu le jour dans le monde occidental surtout, dans la deuxième moitié du xx‘ siècle principalement : conquête par les femmes des espaces du savoir, si non encore de tous les espaces professionnels, à égalité avec les hommes, droit de disposer librement de son corps, reconnaissance de la parité politique, même si elle n’est pas vraiment entrée dans les faits, égalité salariale récemment admise par la loi en France, rejet également institutionnel de toute discrimination fondée sur le sexe, etc. L’institutionnalisation — la loi — signe une évolution certaine des esprits. Elle non plus ne suffit pas cependant pour faire basculer d’un coup le modèle archaïque dominant, mais elle a pour fonction de resserrer les perspectives et de définir les limites du tolérable et de l’intolérable. L’existence de la loi comme balise de l’évolution d’une société a néanmoins des effets ambigus qu’il faut connaître : ceux de faire croire que les choses sont acquises et qu’il n’y a plus à lutter pour conquérir de nouveaux domaines. Illusion qui est une grave erreur également, car, d’une part, les lois sont révocables si l’0n n’y prend garde et, d’autre part, les bastions mentaux qui sont les plus redoutables ne sont toujours pas éradiqués.

Le droit à la contraception

Dans les acquis institutionnels, il faut insister sur l’importance à accorder au droit à la contraception. Il me semble que celle-ci est un levier qui intervient (si les hypothèses présentées dans le premier chapitre sont pertinentes) au point même qui a justifié, dans l‘établissement du modèle archaïque dominant, la mise en dépendance des femmes : à savoir leur capacité à faire aussi les fils des hommes en plus de leurs propres filles. C’est leur fécondité qui les a confinées dans la sphère sexuelle, maternelle et domestique. En rendant aux femmes la liberté sur ce point précis, on leur confère le statut de personnes à part entière, qui consiste à décider librement de son destin. Nous savons bien sûr que la liberté absolue n’existe pas ; du moins savons—nous aussi que la privation de liberté existe et ce qu’elle implique. En donnant aux femmes la liberté de décision et de choix par la contraception, on légalisé la mise en oeuvre d’autres droits en amont ou en aval de celui-ci : choisir leur conjoint ou refuser un choix qui ne leur convient pas, choisir le nombre de leurs enfants avec le partenaire de leur choix, avoir accès au divorce et ne pas être l’objet de répudiation, ne pas être abandonnées sans ressources, ne pas être mariées avant l’âge requis... Ces droits qui, en Occident, nous paraissent désormais constituer le minimum requis, vont ensemble et c’est pour cette raison même qu’ils restent de l’ordre de Impensable dans de nombreuses parties du monde. Parce qu’ils attentent au cœur même du modèle archaïque dominant.

Les grands points de résistance

Ce modèle a pourtant encore bien des ressources et offre de nombreux points de résistance. Le premier est la référence à une pulsion sexuelle masculine si fondamentalement irrépressible qu’il est légitime que des corps soient mis à sa disposition pour la satisfaire. La nécessité postulée de cette pulsion à s’assouvir est considérée comme libre de se déployer dans la seule limite des lois qui encadrent la protection de la vie, des biens et des mineurs dépendants. Ce qui implique que soit reconnue comme nécessaire l’existence du champ social de la prostitution, envisagée de ce fait comme un contrat entre adultes consentants (ce qu’e1le n’est pas), avec cependant tout le cortège des jugements de valeur négatifs qui s’appliquent non aux demandeurs, mais aux corps prostitués.

Inversement, dans ce modèle, les femmes sont perçues simultanément comme porteuses des appétits les plus débridés, qu’il convient de réprimer, et aussi d’une pulsion maternelle fondamentalement égoïste et découplée des nécessités du monde extérieur. Ce double aspect (version sexuelle, version maternelle) montre à l’évidence qu’il s’agit d’une construction idéologique, que le montage couplé transforme en un moteur de représentation dangereusement efficace. C’est sur la base de cet « instinct » égoïste qui les pousserait à privilégier la maternité au détriment des intérêts de l’entreprise que s’opèrent au grand jour les discriminations professionnelles au recrutement ou à l’avancement dont souffrent les femmes, y compris les femmes célibataires et sans enfants, et qui ne touchent pas les hommes, qu’ils soient pères de famille ou célibataires.

Ces deux aspects principaux du modèle archaïque dominant sont toujours présents dans les esprits. Il reste donc beaucoup à faire, notamment pour changer globalement le regard politique porté sur cette question.

Quel traitement politique de l’asymétrie biologique ?

Qu’est—ce a dire ? Au lieu de considérer l’asymétrie biologique, qui fait que les corps féminins enfantent garçons et filles, comme un marquage naturel qui justifie l’asservissement des femmes à cette fonction, la pénalisation dans leur vie (les CDD à temps partiel, mal rémunérés, aux horaires impossibles, sont l’apanage en France par exemple des femmes seules et chargées d’enfants), il conviendrait de placer cette asymétrie biologique au cœur d’un système politique et social visant à l’égalité des sexes dans la répartition des tâches et des « récompenses ».

Pour émerger, ce changement de regard politique exige de sortir la question du rapport des sexes de la sphère où elle a été confinée : le domestique, l’anecdotique. On y vient lentement grâce à la prise en considération des effets sociaux de la violence dite « domestique ». Des rapports de plus en plus nombreux en font état : une femme meurt tous les trois jours en France de violences conjugales, six femmes par jour au Pakistan. Un grand pas vient d’être franchi en Espagne dans la reconnaissance et la pénalisation de cette violence qui fait plus de morts que le terrorisme de FETA. Dans un cas, il s’agissait jusqu’alors d’un problème politique suscitant la vigilance de l’État, dans l’autre d’une situation psychologique et domestique déplorable, mais dont la résolution n’incombait pas au politique. Le changement de regard vient d’avoir lieu.

La violence affichée des rapports de sexe n’est pas le seul lieu où agir. La révolution de ce regard doit passer, avons-nous dit, par une reconnaissance, positive et non négative pour les femmes, de l’asymétrie biologique des sexes. Pour cela, outre des mesures nécessaires pour sortir les femmes du ghetto socioprofessionnel qui leur est le plus souvent imposé, il conviendrait de donner une valeur réellement positive aux activités domestiques et d’élevage des enfants. Si elles sont censées n’en pas avoir, c’est qu’elles sont considérées comme féminines d’une part, et non lucratives d’autre part, deux points rédhibitoires dans un système de représentation qui valorise les activités masculines extérieures parce que lucratives. Comment rendre de la valeur à celles qui sont considérées comme n’en ayant pas ? Des pistes économiques peuvent être avancées : l’imposition séparée dans le ménage, la réversion des pensions allant dans les deux sens et, surtout, l’instauration de congés de paternité de longue durée (un an au minimum avec prise en charge effective de la vie familiale), analogues aux congés de maternité, qui seraient accompagnés de garanties dans l’emploi et compteraient double éventuellement dans l’acquisition des droits à la retraite. De pareilles mesures, qui auraient l’avantage de donner de la valeur au travail domestique caché aux yeux de tous, hommes et femmes, et d’en accorder davantage au travail professionnel des femmes, iraient nécessairement dans le sens de l’égalité.

Les plaisirs de l’égalité

Un nouveau modèle doit faire prendre conscience, par l’éducation donnée à tous les acteurs, de l’iniquité de l’atteinte portée aux droits symétriques de l’humain féminin que nous constatons. Mais cela ne suffira pas si ce nouveau modèle ne comporte pas, pour le genre masculin, une rétribution analogue à celle que la contraception institutionnalisée apporte au genre féminin. Quelle rétribution ? Ce peut être la libération de l’obligation de paraître, le fait de placer dans d’autres registres que le registre sexuel par domination et contrainte l’accomplissement de soi et la considération intime que l’on en attend, la certitude de plaisirs librement consentis auprès de compagnes elles aussi désinhibées. Rien ne doit être impossible ou interdit entre partenaires adultes avertis et consentants. L’un de ces plaisirs sera sans doute celui de vivre à égalité, de façon nouvelle, une sexualité libre, hors de l’opacité d’une relation payante ou d’un rapport brutal de domination.

Theodore Zeldin écrivait : « Chaque fois que dans un couple, l’un réussit à traiter l’autre en égal et à écouter attentivement ce que dit l’autre, il change le monde même si c’est de façon infime. Il peut savourer personnellement et immédiatement le résultat. L’égalité dans le respect a remplacé l’égalité économique en tant qu’objectif immédiat. » (Le Mande des livres, 24 janvier 2003.)

Cette prise de conscience du plaisir à parler d’égal à égal entre les sexes, dans une véritable compréhension intellectuelle et affective, est un des gains à attendre, pour les hommes aussi, du renversement du modèle archaïque dominant. Mais il faut avoir constamment présente à l’esprit la difficulté de l’entreprise, ne serait-ce que parce qu’elle demande à une moitié de l’humanité de se défaire de privilèges millénaires pour accéder à des bonheurs dans l’égalité dont nul ne lui a jamais fait envisager la simple possibilité, philosophes compris, ni tracé la charge rétributive éventuelle. Parvenir a l’égalité ne suppose pas de le faire par une victoire à l’arraché dans une « guerre » menée contre le genre masculin qui ne peut alors que se défendre, ou par des sanctions incompréhensibles au regard du schème dominant, mais par la coopération et l’alliance, changement de perspective qui suppose, on s’en doute, d’avoir déjà atteint, grâce à de multiples actions individuelles, le premier état de la révolution. À cette égalité dans le respect, porteuse de nouveaux plaisirs, on pourra ajouter la découverte des charmes de la séduction progressive et constante au sein du couple, dans l’apprentissage d’un « vivre en commun » sorti de la routine quotidienne du rapport inégal. Il faut entendre par « séduction » un effort constant pour aller vers l’autre, le comprendre et l’amener à soi. C’est un modèle fort éloigné de celui qui est bâti sur le doublet autorité/obéissance, ou de celui qui se construit progressivement au sein du couple sur des habitudes dépourvues de discours. La séduction nécessite un effort permanent. Ainsi, ce ne sont pas seulement l’action politique ni la raison objective qui sortiront l’humanité de la vision hiérarchique du rapport des sexes dans laquelle elle est plongée et qui est si confortable pour une moitié au moins de l’humanité. C’est l’action sur nous-mêmes, et ce n’est pas là le moins difficile. On se permettra de penser que cette action, parce qu’elle est intellectuellement pensable et émotionnellement concevable, deviendra en pratique faisable.

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