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La "théorie du genre" n’existe pas !

Article du Le Point.fr - Publié le 31/01/2014 à 06:01 - Modifié le 31/01/2014 à 09:59

vendredi 10 novembre 2017, par philzard

La "théorie du genre" n’existe pas !

La "théorie du genre" n’existe pas ! Le Point.fr - Publié le 31/01/2014 à 06:01 - Modifié le 31/01/2014 à 09:59 Les études de genre, très populaires aux États-Unis, suscitent une franche hostilité en France où elles sont soupçonnées de favoriser le communautarisme.

Anne-Emmanuelle Berger enseigne la littérature et les études de genre à Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis où elle dirige le Centre d’études féminines et d’études de genre. Qu’est-ce que les études de genre ? Comment sont-elles nées ? Pourquoi suscitent-elles tant d’hostilité ? Interview.

Qu’entend-on exactement par "théorie du genre" ? Il n’y a pas "une" théorie du genre, mais une multitude, comme dans n’importe quel champ des sciences humaines. Les premiers efforts de théorisation de la distinction épistémologique* entre sexe et genre remontent aux années 1950 aux États-Unis. Et ne sont pas féministes, contrairement à ce que l’on entend souvent... À cette époque, un certain nombre de médecins, de psychosociologues ont commencé à s’intéresser aux cas de transsexualisme, c’est-à-dire au décalage entre le sexe reçu à la naissance et celui revendiqué par le sujet, ainsi qu’à l’hermaphroditisme*, qui rend impossible l’assignation d’un genre à une personne intersexuelle. Dans les années 1960-1970, la distinction entre sexe et genre a été reprise par les sociologues américains, et travaillée de manière extrêmement variée. On essayait alors de montrer qu’avoir un comportement masculin ou féminin n’était pas qu’une question d’hormones et d’anatomie, mais aussi de socialisation et d’apprentissage des rôles. Ce n’est qu’ensuite que le mouvement de libération des femmes s’est emparé de l’idée et que ce qu’on a appelé les "études" de genre, les women’s studies, sont entrées à l’université. Et qu’en est-il de "l’idéologie" du genre ? Le mot est en effet très présent ces derniers temps dans le discours des détracteurs des théories du genre. C’est une terrible erreur. La pluralité de ces théories n’est rien d’autre que le produit de la rencontre entre une tradition épistémologique américaine et des traditions européennes majeures. En cela, ce n’est ni une doctrine, ni un dogme, et encore moins une idéologie. Précisément, là où il y a recherche et réflexion, le préjugé recule et la connaissance l’emporte. Vous écrivez dans vos travaux que l’idée de cette distinction est ancienne, même si sa formulation a évolué... D’une certaine manière, en effet, on a déjà cette idée chez Freud lorsqu’il s’interroge sur le devenir femme de l’enfant bisexuelle, cette petite fille qui serait, selon lui, au départ, un petit garçon, et qui devient une femme à travers un processus de développement tout à la fois social et psychique. À bien des égards, Freud précède la fameuse formule de Simone de Beauvoir : "On ne naît pas femme, on le devient." Des penseurs comme Foucault ou Derrida ont joué un rôle majeur dans le développement des théories du genre. Comment expliquer alors que la France soit l’une des lanternes rouges de l’Europe sur ce sujet ? Le tout premier programme américain de women’s studies a été créé en 1973 à la Cornell University. Or on ignore trop souvent que c’est exactement à la même époque, en 1974, que Paris VIII, la faculté de Vincennes, ouvrait elle aussi son centre d’études féminines. Mais contrairement au rapide succès qu’ont connu ces programmes aux États-Unis - on en compte plus de 600 ! -, la France est effectivement restée frileuse dans ce domaine et le Centre a longtemps attiré essentiellement des étudiants étrangers. Le problème à mon avis est en partie institutionnel. Notre système universitaire est extrêmement jacobin*, étatique, hiérarchique, centralisé. Alors qu’aux États-Unis, il n’existe pas de ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Les universités ont donc le champ libre et une grande liberté dans l’élaboration de leurs programmes et de leur offre de formation. Mais ce n’est pas la seule raison. Plus généralement, je crois que l’universalisme républicain y est pour beaucoup. Il y a en France une pensée majoritaire - tant de gauche que de droite - qui impose une norme. Pour les tenants de cette forme d’universalisme, introduire les études de genre, c’est porter atteinte à l’unité républicaine. Parce qu’ils imaginent que ce sont des études ghettos, que les objets et la pensée qui s’y élaborent sont communautaristes et donc dangereux. Or, les questions que nous abordons, qu’il s’agisse du rapport hommes/femmes, de la distinction entre homme et masculin, ou femme et féminin, sont précisément universelles, et non particularistes. Les études de genre relèvent de plein droit d’une anthropologie générale. Déjà en décembre 2012, deux députés UMP avaient demandé une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du genre en France. En mai dernier, les anti-mariage gay en ont fait leur cheval de bataille. Avec ces nouvelles rumeurs, le discours "antigenre" n’est-il pas en train de se radicaliser dangereusement ? C’est un délire extrêmement bien organisé. Ces rumeurs effrayantes relèvent d’une technique bien rodée de l’extrême droite pour déstabiliser la sphère publique et tenir en échec le pouvoir socialiste. À deux mois des élections municipales, certains mouvements essaient d’infléchir le scrutin. Pourquoi avec le genre, me direz-vous ? Tout simplement parce que c’est principalement là que le pouvoir a agi, en légalisant le mariage pour tous. Ce qui est inquiétant, c’est que ces mouvements extrémistes - qui, en général, n’ont pas lu les programmes scolaires qu’ils dénoncent - ne sont pas seulement dans l’obscurantisme, mais aussi dans une instrumentalisation politique, qui, on le voit aujourd’hui, peut s’avérer dangereuse.

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